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Transcriptions de quelques enseignements du Sakyong Mipham Rimpoché

 

Vous trouverez de nombreux textes et articles traduits par le Groupe de Traduction Manjushri sur le site :

http://manjushri.shambhala.fr

D'autres textes sont parus ou à paraître dans le journal de la sangha francophone, disponible dans chaque centre et groupe.

Pour ceux qui lisent l'anglais presse et édition à partir du site www.shambhala.org
notamment sur le site Shambhala Sun

 

Mais voici tout de suite quelques textes que nous aimons bien, bonne lecture !

 

LA PRATIQUE PERSONNELLE



sakyong2par le Sakyong Mipham Rinpoché (paru dans le Shambhala Sun, janvier 2004).


Il y a un ensemble de trois activités qui conduisent à l’éveil. La première consiste à entendre ou contempler les enseignements du Bouddha. La deuxième est la méditation. La troisième consiste à agir avec sagesse et compassion. Après avoir entendu le dharma et s’être familiarisé avec lui par la contemplation et la méditation, on devient capable d’adopter la compassion comme fondation de son activité quotidienne. On est capable de s’engager dans ce que les gens appellent « la méditation en action ». Le mot tibétain pour désigner la méditation est gompa, la familiarité. En se familiarisant avec son propre esprit, on découvre la compassion et la sagesse. Cela s’effectue au moyen de la pratique personnelle.
La pratique personnelle, c’est le moment de la journée qu’on a réservé pour méditer. Sans pratique personnelle, il est très difficile d’avancer sur la voie bouddhiste. Si on essaie de pratiquer la compassion sans l’avoir trouvée en soi-même, ce processus nous affaiblit. Par la pratique personnelle on se familiarise soi-même directement avec la compassion et la sagesse. On découvre l’énorme force qui réside dans son propre esprit et on fait l’expérience de sa douceur, sa clarté et sa puissance naturelles. On se familiarise avec sa propre potentialité qui pourrait bien nous surprendre. On peut considérer sa pratique personnelle comme un moment où on développe sa confiance dans sa capacité à devenir un être complètement éveillé. On a, par la pratique personnelle, un moyen précis et puissant de comprendre les choses les plus importantes de notre vie que sont notre esprit et notre cœur. On s’assied jour après jour et on observe quelque chose de très privé et de très intime : le déploiement de notre sagesse et de notre compassion. Personne d’autre ne regarde. Il se peut même que cela n’intéresse personne. On sait qu’on ne pourrait rien faire de plus important, et pourtant, on n’en fait pas une affaire. Il n’est pas nécessaire de s’en vanter. On peut jouir simplement d’un sentiment paisible de contentement, en sachant qu’on a réservé un moment consacré à quelque chose d’incroyablement doux envers soi-même.
Je me pose des questions sur les gens qui ne s’accordent pas quotidiennement le temps d’approfondir. Je me demande comment ils s’en sortent. Sans la méditation pour asseoir son équilibre mental, comment peut-on éviter de réagir excessivement, en étant contraint à trouver des solutions hâtives à ses problèmes ? Ces solutions hâtives sont la forme que prennent la colère et la frustration qui résultent du fait que le monde ne se comporte pas comme on le veut. Notre esprit s’irrite, consumé par la tentative de faire plier le monde extérieur à nos désirs. Si on pouvait simplement développer un certain degré de paix en soi-même, la relation avec le monde en serait d’autant plus harmonieuse. Comme l’ont découvert les méditants du passé, il est cependant difficile d’avoir de la compassion sur le champ si on n’a pas auparavant accumulé une réserve de patience et de compréhension dans laquelle on peut puiser. Je me souviens que mon père Chögyam Trungpa Rinpoché, qui était un grand maître de méditation, m’encourageait à augmenter la durée de ma méditation quotidienne afin de développer davantage de force et de confiance. Sa sagesse et sa compréhension ne provenaient pas simplement d’une bonne intention. Elles provenaient de l’approfondissement et du renforcement de son esprit par la pratique personnelle.
J’ai aussi eu la chance d’étudier avec Dilgo Khyentsé Rinpoché, un autre grand maître contemporain. Un des aspects les plus puissants de sa personnalité, c’est que même à un âge avancé, il considérait la pratique quotidienne comme essentielle. Même s’il avait l’apparence de quelqu’un qui n’avait plus besoin de pratiquer, il méditait tout le temps. Je me souviens que je m’asseyais avec lui en Inde, le soir après la fin de toutes les cérémonies, lorsqu’il me demandait de me joindre à lui pour sa session de pratique personnelle. C’était très simple et aussi très profond. Je dis à mes étudiants que la pratique personnelle ne doit pas forcément durer des heures et des heures. Une courte pratique de dix minutes est déjà bien, et une demi-heure, c’est excellent. L’important, c’est qu’il y ait chaque jour un temps de pratique pendant lequel on prend conscience du fait que nous sommes des êtres qui vivent et qui respirent, capables de développer des qualités de l’éveil. La pratique de la méditation est le fondement de notre équilibre mental et de notre bonheur. C’est le fondement de relations saines et fructueuses avec nos amis et notre famille, qui à leur tour tireront profit de notre pratique personnelle.
Lorsqu’on s’engage à avoir une pratique personnelle, la vie devient une expérience de déploiement de sagesse, comme l’épanouissement d’une fleur. Pendant ce temps le plus important de la journée, une part de plus en plus grande de notre propre sagesse se révèle à nous. C’est comme si on créait notre propre puits de sagesse et de compassion pour pouvoir ensuite s’y abreuver. On peut toujours l’approfondir. Cet approfondissement est appelé namshak en tibétain, ce qu’on traduit souvent par équilibre méditatif. Tandis que les distractions mondaines sont réduites au minimum, on est absorbé dans la profondeur de l’instant. Ce n’est pas qu’on plane ni qu’on ignore le monde. Il s’agit plutôt d’une expérience directe de l’immensité et de la profondeur de son propre esprit. Sans pratique personnelle, notre vie est une suite d’instants mondains et souvent déroutants dans lesquels nous écumons la surface de notre esprit, nous vivons à la surface de nos perceptions. Nous sommes absorbés dans l’apparition des choses. Les difficultés, les controverses et les relations semblent réelles, solides et immuables. Tout semble être bloqué. Un esprit absorbé dans l’apparence des choses, et qui ne comprend pas la nature de ces apparences, est un esprit fondamentalement faible qui succombe rapidement à la colère, la jalousie et l’attachement. Bien que ces faiblesses nous fassent souffrir, elles sont, en un sens, simplement des symptômes d’une incompréhension habituelle de la nature des apparences.
Le monde des apparences nous a semblé solide pendant la plus grande partie de notre vie. La plupart du temps on s’y laisse prendre, mais pas totalement. Quelque part dans notre esprit, nous savons bien que ça ne colle pas. Nous voulons savoir comment sont vraiment les choses. Dans la tradition de la méditation, cette curiosité naturelle, l’aspiration à comprendre la nature des choses s’appelle la prajña – la connaissance et la compréhension suprêmes. Ceci mène à une sagesse incroyable. En approfondissant notre esprit par la pratique personnelle, nous pouvons dissoudre nos limites et reposer dans le netsül, la nature dans laquelle les choses demeurent réellement. Ce moment personnel où nous faisons l’expérience d’un esprit fluide, libre et sans limites commence à modifier notre vision du monde conçu comme un endroit figé et immuable. Nous n’écumons plus la vie ou nos perceptions. Nous avons fait une percée.
La pratique personnelle rend aisément disponibles notre compassion et notre sagesse. Le résultat de notre expérience de méditation profonde, c’est que nous commençons à expérimenter le monde d’une façon différente. Ce n’est pas que notre compassion et notre sagesse se manifestent de façon spectaculaire. Elles semblent tout simplement être la façon la plus naturelle de se comporter et de ressentir. Quand le soleil réchauffe notre visage par une journée froide, cela semble naturel. De même, la chaleur de notre cœur et de notre esprit transparaît dans notre pratique personnelle. Nous avons la sensation de recevoir tout à fait ce qu’il nous faut de notre propre chaleur, mais cela ne vient pas du ciel. Cela vient de notre propre être. Lorsque nous connaissons ce petit secret, nous sourions intérieurement et nous avançons joyeusement dans la vie. Il s’agit simplement d’une nouvelle confirmation et d’une compréhension meilleure de ce que nous avons aperçu dans notre pratique personnelle. © 2003. Mipham J. Mukpo.


[Traduction : Les Traductions Mañjushrī, janvier 2004] http://manjushri.shambhala.fr




CHEVAUCHER L'ENERGIE DE LA BONTE FONDAMENTALE



Par le Sakyong Mipham Rinpoché


"La force vitale que nous appelons le cheval de vent est l'énergie sans limite de la bonté fondamentale, de la nature de bouddha, de l'éveil qui est en nous. Nous entrons en contact avec cette force de vie grâce à la pratique de la méditation".
Quand ils passent par des moments difficiles, les gens viennent souvent me demander des conseils. Ils se sentent déstabilisés et perdus. Ils sont souvent coincés et essayent de découvrir qui ils sont, ce qu'est le monde et quelle est leur place dans le monde. Ils se posent des questions sur leur compréhension du bouddhadharma et sur l'engagement qu'ils ont pris d'agir dans le monde comme des pratiquants authentiques. Ils semblent attendre de moi que je sois capable de leur offrir un remède ou un antidote secrets qui leur rendraient la vie plus facile, parce que cette situation épuise leur force vitale. Dans les enseignements Shambhala du guerrier, on appelle cette force vitale le cheval-de-vent (en tibétain lungta). Lungta est l'énergie sans limite de la bonté fondamentale, de la nature de bouddha, de l'éveil qui est en nous. La bonté fondamentale est le secret le plus essentiel qu'on puisse découvrir dans n'importe quelle situation, qu'elle soit difficile ou non, et c'est quelque chose que nous possédons déjà. Nous entrons en contact avec cette bonté fondamentale grâce à la pratique de la méditation. Chaque jour nous devons contempler notre propre éveil, déjà présent en nous. Nous aurons ainsi la confiance d’invoquer le cheval-de-vent et de le chevaucher tout au long de notre vie, avec joie et délice. C'est ainsi que nous devenons le roi ou la reine de notre propre vie.
La beauté de la méditation vient de ce qu'elle nous procure l'expérience directe de ce que le Bouddha a découvert : la souffrance provient de cette erreur fondamentale qui nous fait prendre le "moi" pour une entité solide. Cette base nous prépare à la possibilité réelle de rencontrer notre propre bonté fondamentale et d'invoquer le cheval-de-vent. Le bouddhisme Shambhala est fondé sur une courte pratique quotidienne et durable, à travers les hauts et les bas, les flux et les reflux, les pleins et les creux de notre vie ordinaire. C'est ainsi que nous apprenons que rien n'est solide dans notre vie. Mais les situations difficiles dans lesquelles nous sommes pris peuvent nous sembler très solides, c'est pour cela que la pratique de la médiation est la préparation idéale pour les temps difficiles. Nous pouvons alors utiliser ces situations pour qu'elles nous inspirent dans notre pratique et nous donnent de la force pour l'avenir. Quand on parle des bouddhistes, généralement on dit qu'ils croient en l'impermanence, la souffrance et le non-ego. Nous savons que l'impermanence et la souffrance sont les marques caractéristiques de notre vie, évidemment, mais ça ne signifie pas que nous les désirons. Nous ne sommes pas idiots. Comme tout le monde, nous désirons la joie et le bonheur. La base du bouddhisme est de voir que si nous apprécions certaines vérités sur l'existence, cela nous permet de vivre notre vie avec joie, force et dignité. Par exemple, nous savons que le bonheur ne vient pas de penser à soi-même, parce que grâce à la méditation, nous avons vu que nous n'existons pas vraiment, pas plus d'ailleurs que ceux qui parlent ainsi de nous les bouddhistes.
Tout cela revient donc à connaître la bonté fondamentale, qui est l'esprit d'éveil. C'est l'esprit le plus léger que nous puissions avoir parce qu'il ne porte plus le fardeau du concept de "moi". Quand on vit sans ce concept du "moi", cela libère dans notre cœur un espace d'où nous pouvons naturellement produire de l'amour et de la compassion pour les autres. L'esprit d'éveil est le meilleur esprit que nous puissions avoir, non pas dans un sens intellectuel mais dans le sens où il est bénéfique aux autres et apporte de la joie à nous-mêmes. Quand nous avons confiance en notre bonté fondamentale, nous acquérons naturellement une vision générale de notre propre situation. Nous pouvons dire :"Je fais un voyage. Cette vie est intéressante. Beaucoup d'évènements vont se produire, mais moi je ne suis pas ces évènements. Je suis un individu qui au tréfonds de lui-même est plein d'amour et d'attention. Comment vais-je accéder à cet amour et à cette attention, les développer et les diriger vers les autres ?"
Ensuite nous pouvons commencer à voir la situation difficile des autres. En ce moment une de mes phrases favorites est : "Si vous voulez être malheureux, pensez à vous-mêmes. Si vous voulez être heureux, pensez aux autres". Nous essayons tellement fort d'être heureux ! Mais en fait nous nous y prenons de travers. Plus nous pensons à nous-mêmes, plus nous ressentons de douleur et plus nous sommes malheureux. Quand nous commençons à penser aux autres, alors il y a de la joie, de l'ouverture et finalement, nous avons la paix de l’esprit. C'est une perspective courageuse. Cela signifie qu'à partir de maintenant et jusqu'à ce que nous atteignions l'éveil, nous pouvons agir au service du bonheur des autres. Nous pouvons nous lever le matin et penser : "Quelle belle journée ! J'ai cette journée entière pour me consacrer à servir tous les êtres". Simplement grâce à cette intention de guerrier-boddhisattva, nous élargissons notre vision et adoucissons notre avenir. Si cela semble impossible ou accablant, si une telle approche, si vaste, donne l'impression de nous écraser, nous pouvons nous rappeler que cet esprit d'éveil est plus grand que "moi". Nous le faisons en éveillant l'énergie du cheval-de-vent.
Nous invoquons le cheval-de-vent dans notre méditation pour susciter la stabilité, la clarté et la force. Nous invoquons le cheval-de-vent dans notre vie quotidienne pour aller au-delà de nous-mêmes et ainsi faire des progrès au service des autres. Si nous sommes bien entraînés, cette approche adoucira les périodes difficiles que nous rencontrerons, quelles qu’elles soient. Si nous ne faisons pas de progrès ainsi, alors nous allons rendre les temps difficiles plus difficiles encore, avec les mêmes actions égoïstes année après année, nous rapprochant sans cesse plus près de la mort. C'est une perte de temps, un gâchis de notre force vitale. Quand nous vivons une vie au service de nous-mêmes, nous affaiblissons notre lungta, nous affaiblissons le cheval-de-vent. Comment faire pour éviter de nous gâcher ainsi ? En entraînant notre esprit à la méditation, c'est-à-dire en "devenant familier avec"… Avec quoi ? Avec le courage qui est en nous, avec notre bonté fondamentale. En partant de cette base, nous nourrissons notre compassion, notre amour, notre sagesse qui sont facilement détruits dans les moments difficiles. Une méditation régulière a le pouvoir de nous faire entrer en contact avec notre nature éveillée, au milieu même de notre vie de tous les jours.
Quand nous ne sommes pas en contact avec cette nature éveillée, à quoi pensons-nous ? Nous pensons à nous-mêmes, à notre propre sécurité, à nos propres besoins. Évidemment, nous devons penser à manger, à nous habiller, à nous protéger du froid. Mais au-delà de ça, si nous continuons à ne penser qu'à nous, le cercle de notre vie devient très petit. Nous sommes si étroitement focalisés sur notre propre vie que nous commençons à ignorer tout le reste. Pendant les temps difficiles, nous avons tendance à nous refermer sur nous-mêmes. Pour des pratiquants, c'est là que se trouve le défi. Si nous nous relions à la bonté fondamentale, cela nous permet de regarder plus loin que nous-mêmes, de penser aux autres ; invoquer le cheval-de-vent nous permet de nous rendre disponibles pour les autres.
Quand nous nous sentons démoralisés ou déprimés, nous pouvons visualiser un cheval courant dans une belle prairie ; cela nous donne la sensation qu'une force nous est transmise. Cela nous rend plus léger, comme si tout était possible. Cette image stimule en nous une force de vie incroyablement puissante. C'est cela, le cheval-de-vent. Nous avons toujours la possibilité de l'invoquer, dans le moment et dans l'endroit où nous sommes. Il y a ensuite beaucoup de détails concrets, mais ce voyage débute avec cette attitude fondamentale de penser aux autres. Nous pouvons tous engendrer cette intention à notre façon particulière. Commençons donc par nous relier à la bonté fondamentale, pas demain, mais aujourd'hui. En découvrant cette qualité en nous-mêmes et en la voyant chez les autres, nous pouvons créer un environnement sain pour tous, même si nous sommes dans une période de remise en cause. Cela ne doit pas nous submerger. Nous pouvons commencer en regardant notre propre vie et en voyant ce que nous pouvons faire ensuite, une étape après l'autre.
Nous disposons d'un temps limité sur la Terre, et chaque jour nous devrions apprécier ce que nous sommes et ce que nous avons. Nous sommes des êtres humains et nous avons un éveil naturel en nous. Grâce à la méditation, nous pouvons demeurer dans la bonté fondamentale et susciter en nous la motivation d'un guerrier boddhisattva, c'est-à-dire, ne pas être ainsi préoccupés de nous-mêmes et penser aux autres. Nous pouvons invoquer notre cheval-de-vent et ainsi amener de la santé et de la joie. Être humain nous donne cette possibilité, essayons donc d'en tirer le meilleur avec discipline, humour et courage.


© Le Sakyong Mipham Rinpoché, 2002 Shambhala Sun
© Traduction : Les Traductions Mañjushrī, France, mars 2003

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JE CROIS EN L'AMOUR


par le Sakyong Mipham Rinpoche


Souvent les gens remarquent que vous portez un insigne, ou bien ils apprennent que vous allez au Centre Shambhala et ils demandent: "Qu’est ce que ça représente pour toi ? Qu'est-ce que tu fais? Es-tu bouddhiste? » Et vous répondez peut-être : "Euh, je ne suis pas vraiment bouddhiste – je suis un peu là-dedans, tu vois, la méditation et ce genre de trucs."
Evidemment, ils peuvent penser que vous n’avez pas encore décidé; ce que vous dites est trop mou. "Dis-nous, mon pote, en quoi est-ce que tu crois? Allez vide ton sac!"
"Euh, tu vois, c'est un peu de ceci et un peu de cela." Nous devons nous décider. Nous devons faire une déclaration plus franche. Quand quelqu'un nous demande: « En quoi est-ce que tu crois ? », nous devons résumer par quelque chose comme: "Je crois en l'amour!" Ça peut être un moment embarrassant, parce que ça peut sembler un peu excentrique, mais il est possible de le dire. Nous pouvons dire: "Je crois qu'il y a dans l'esprit une magnanimité formidable, et que nous pouvons lui donner vie." C'est de ce type d'amour que nous parlons. Fondamentalement, cet amour est ce que nous sommes. Evidemment, le découvrir et agir sur cette base est un processus qui demande les moyens les plus habiles. C'est pour cela que nous appelons ce que nous faisons une "pratique": nous pratiquons la découverte, la libération et le rayonnement de l'amour.
Lorsque nous nous levons le matin, nous pourrions nous concentrer sur une activité simple et unique: Pouvons-nous aimer? Pouvons-nous être doux? Pouvons-nous exprimer cet amour? Pouvons-nous dire à quelqu'un : "Je me sens concerné par ce qui t'arrive" ? Parfois, le matin, lorsque nous nous levons, nous ne savons pas comment nous y prendre avec l'amour. Cela nous dépasse. Mais cela peut se résumer à une chose: à la reconnaissance en nous de cet amour– le bodhichitta, ou l'esprit éveillé. Chaque individu possède ce joyau de l'amour dans son cœur. De Bouddha à Shantideva, des générations de maîtres de notre lignée en parlent. Shantideva le décrit magnifiquement dans son texte sur la manière d’être un bodhisattva. Il décrit le bodhichitta comme un diamant au milieu des détritus. Au cours de la journée, au milieu de toutes sortes d'émotions et de chaos, nous sommes souvent incapables de le voir. Mais lorsque nous pouvons sortir de notre projet intitulé "moi", pour un bref instant, nous découvrons que cet amour est toujours disponible.
Quelle que soit notre situation, où que nous nous trouvions, du point de vue bouddhiste nous pouvons instantanément changer complètement notre état d’esprit en jetant un coup d'œil aux autres. Nous pouvons faire mieux que de nous préoccuper sans cesse de notre "moi" et nous demander: "Et eux ?" C’est un moment crucial. Nous pouvons voir que les autres sont pressés aussi, et nous pouvons les laisser passer en premier. Nous pouvons voir qu'ils souffrent, qu'ils ont eu une tragédie dans leur vie, et leur donner un peu d'espace. A ce moment-là, nous libérons notre amour. C'est le joyau dont nous parlons. Shantideva dit que si nous manquons cet instant, alors une fois de plus, nous sommes passés à côté des ordures sans remarquer le joyau. Quelque chose de significatif aurait pu se produire, mais ne s’est pas produit. Tout le texte de Shantideva se résume à cette instruction: arrêtez, regardez et saisissez le diamant. C’est un moment clé : il contient l'éveil le plus profond que nous recherchons. Nous devrions tirer profit de ce moment. Nous devrions le provoquer. Bien que ce moment paraisse très court, il faut du courage pour s'arrêter, regarder et saisir le joyau.
Cela demande également de la pratique. En même temps, nous avons besoin d'une communauté, d'un support pour agir ainsi les uns envers les autres. Nous avons besoin de vouloir nous rappeler les uns aux autres de prendre cet instant d'esprit éveillé et de tenter de l'élargir, par la méditation formelle, la contemplation et aussi en lui donnant de la place dans notre vie. L'approfondissement de notre réalisation est le point essentiel de chaque jour.
Comment allons-nous réaliser cela? Nous pouvons sortir du lit chaque matin avec le projet de générer le bodhichitta, de générer la bonté et la sagesse, de travailler avec notre colère ou notre jalousie ou n'importe quoi d'autre. C'est une intention étonnante que nous pouvons avoir avant même de prendre notre café. C'est l'attitude du guerrier. Cette pratique demande de la discipline. Nous avons besoin de discipline pour aiguiser notre esprit, pour affiner notre activité – chacun des aspects de notre vie. Le résultat de cette discipline est la joie. La joie est une des caractéristiques de la bonté fondamentale, de rigpa. C'est l’énergie naturelle des êtres sensibles. L'esprit est naturellement libre. Par nature, l'esprit est en parfait équilibre. Lorsque nous en faisons l'expérience par nous-mêmes en méditation, nous avons une sensation d'allégresse. Dans les enseignements sur les quatre dignités, lorsqu'on parle de la vivacité du guerrier, on parle de la joie. Il y a des moments où l'on se sent triste; il y a des moments où l’on se sent sérieux. Mais en dessous de ces sentiments, au cœur de notre être, il y a la joie.
Nous devons donner cela aux gens qui nous entourent. Nous avons quelque chose de très précieux et de significatif. La joie se manifeste lorsqu'on trouve le sens véritable, ce joyau dans les détritus. Il est de notre devoir, chaque jour, d’employer notre esprit et notre cœur à cultiver le sens véritable, pour pouvoir apporter la joie à notre entourage. Il faut que ce soit normal que les gens éprouvent de la joie et l'expriment. Il est également important d'admettre la douleur. Reconnaître la douleur au lieu d'essayer de l'ignorer apporte une joie formidable. Cela nous aide à réaliser combien notre situation est précieuse. Que ça nous plaise ou pas, nous sommes constamment dans le flux des choses et chacune de nos actions a un résultat, quel qu'il soit. En tant que pratiquants, nous cheminons dans une direction particulière: notre esprit et notre cœur recherchent la liberté avec beaucoup d’intelligence. Cette liberté est intérieure. L'extérioriser nécessite un processus de rayonnement. On peut prendre cette intensité, cette réalisation, cet incroyable bodhichitta et l'étendre autour de nous comme on étalerait du miel. Ainsi croire en l'amour est à la source de toutes nos actions.


Les Traductions Manjushri , France, 2005.

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