Qu’est-ce qui fait tourner la roue ?
Par le Sakyong Mipham Rinpoché
L’image tibétaine bien connue de la Roue de la Vie nous montre comment le samsara, l’existence cyclique, fonctionne réellement. La roue du samsara est mue par les trois poisons – la passion, l’agression et l’ignorance – qui sont représentés au centre du cercle par le serpent, le coq et le cochon. A la périphérie de la roue se trouvent les douze nidanas qui sont les étapes spécifiques par lesquelles on avance depuis les vies passées dans celle-ci et puis à la suivante. Lorsqu’on parle de karma, on fait allusion à ces douze branches de tout ce qui surgit de façon interdépendante, appelées également « causes et conséquences ».
Du point de vue bouddhiste, il n’y a pas d’influence extérieure. Les choses dépendent les unes des autres et elles produisent une cause ou un résultat particuliers. Nous avons l’habitude de croire que les choses ont un commencement et une fin. Et pourtant, il est très difficile de déterminer précisément le commencement ou la fin de quoi que ce soit. Les causes deviennent toujours des résultats et les résultats se transforment toujours en causes. C’est parce que nous voulons croire à la permanence des choses que nous leur cherchons un point de départ.
Les douze nidanas constituent un enseignement essentiel qui explique le fonctionnement du karma et la raison pour laquelle on pratique la méditation. Le Bouddha a dit que toutes les causes et conditions sont interdépendantes : du fait qu’une chose surgit, une autre surgit aussi. Dans le présent, nous faisons l’expérience du résultat de causes et conditions passées et nous plantons les graines karmiques qui produiront leurs résultats dans le futur.
Les gens disent souvent que du fait que le karma a déjà été mis en branle, comprendre comment il fonctionne n’y changera pas grand-chose. Ce serait vrai si cela n’impliquait qu’une seule cause. Mais il y a toujours de multiples causes qui sont à l’oeuvre. Par exemple, la naissance d’un arbre nécessite de l’eau, de l’air, la lumière du soleil – toutes sortes de causes et de conditions. Les interactions qui se produisent sont multiples.
Si les choses étaient fixées et prédéfinies, il serait vain de pratiquer le dharma. On ne pourrait rien changer à quoi que ce soit. Or, il y a bien quelque chose que nous pouvons faire : nous pouvons changer le cours du karma. Il y a une multitude de causes et de conditions, toutes interdépendantes, qui ont surgi d’actions passées et qui se sont conjuguées dans l’action présente. Nous pratiquons parce que nos pensées et nos actes présents influencent la maturation de ces graines karmiques. Nous pouvons changer le cours du karma futur si nous comprenons les douze nidanas.
Le premier des douze nidanas est l’ignorance. A ce niveau grossier, l’ignorance se rapporte au fait de ne pas savoir. Plus précisément, on ne sait rien des quatre nobles vérités : la souffrance, les causes de la souffrance, la cessation de la souffrance et la voie authentique. On ne connaît pas non plus la véritable nature de ce que l’ignorance crée. C’est pourquoi on se méprend sur les cinq skandhas – la forme, la sensation, la formation, la discrimination et la conscience – et on les prend par erreur pour un soi. Et dès qu’il y a un soi, il y a action.
Le second nidana est donc l’action formatrice ou conditionnée. Dès qu’on a pris les cinq skandhas pour un soi, l’action – le karma – est créée et plantée comme une graine dans la huitième conscience. La huitième conscience ou la conscience-réceptacle est le fondement insondable de toutes nos expériences, le réservoir du karma. Lorsque les conditions sont réunies, les graines karmiques vont y pousser et devenir la base d’une vie ou d’un univers. Les actions non vertueuses telles que la colère ou la paresse plantent les graines d’une naissance dans les mondes inférieurs tels que l’enfer ou le monde animal. Les actions vertueuses telles que la générosité ou la patience sont la base d’une renaissance dans le monde humain ou le monde des dieux.
Les nidanas constituent un cycle de trois vies. Les trois premiers nidanas sont considérés comme la vie A ou la vie précédente. D’abord, il y a l’ignorance ; puis toutes les conditions – vertueuses et non vertueuses – se conjuguent sous la forme de l’action formatrice qui est prête à se propulser dans la vie suivante. Le troisième nidana est la conscience qui va être propulsée. Il suffit de quelques actions supplémentaires pour que cette conscience prenne soudain naissance.
Ceci marque la fin de la vie A et le commencement de la vie B, notre vie actuelle. Les causes sont réunies pour que la conscience soit propulsée dans cette vie. En résumé, toutes les vertus passées ont produit les plaisirs de cette vie et toutes les non vertus passées ont produit les souffrances de cette vie. Cette conscience n’est pas arrivée à son terme mais elle y parviendra pendant le cours de notre vie, ce qui donnera alors naissance à la vie C. En ce moment même, nous nous y préparons. Les graines ont été plantées. Elles sont en train d’être nourries et deviennent plus puissantes.
Le premier nidana de la vie B est le quatrième nidana du cycle : le nom et la forme, notre esprit et notre corps. La maturation de la conscience a donné naissance à ce corps et à cet esprit particuliers. Comme conséquence des conditions karmiques, un être est né.
Le nidana suivant est constitué des six champs sensoriels. Nous avons la base – l’esprit et la conscience – et maintenant nous avons aussi la vue, l’ouïe, le goût, le toucher et l’odorat qui se sont développés, de même que l’esprit.
Le nidana suivant est le contact. Contact signifie qu’il y a à la fois un objet, une faculté sensorielle et la conscience. Le contact se produit avant la pensée ou le concept. Le monde se construit continuellement. Par les facultés sensorielles, l’esprit fige l’objet comme s’il prenait une photo instantanée de ce qui se passe : « Ça, c’est de la pluie. » Voilà ce qu’est le contact.
Le nidana suivant est la sensation, qui se produit également avant la pensée. Est-ce que cette pluie est agréable, désagréable ou neutre ? Le contact et la sensation sont maintenant à l’oeuvre pour arroser les graines karmiques d’une certaine façon.
Le nidana suivant est le désir ou la soif, qui est fondé sur la sensation. En désirant éviter la souffrance ou en voulant ressentir du plaisir, nous arrosons constamment ces graines karmiques dans la huitième conscience.
Le nidana suivant est l’appropriation, la possession. Alors que le désir ou la soif peut être douloureux ou agréable, l’appropriation est plus orientée vers le plaisir. Nous nous complaisons dans notre attirance irrésistible pour le plaisir. Cela peut arriver avec n’importe quelle activité, y compris la méditation. Lorsque nous semons les graines de l’attachement, nous préparons le terrain pour des événements futurs ou pour des vies futures. Lorsque nous voulons posséder quelque chose, nous perdons de vue la perspective plus élevée qui est celle de la vacuité.
A présent, nous avons arrosé la conscience de telle manière qu’elle est prête à donner naissance. On appelle cela l’existence, le dixième nidana. En premier lieu, nous avions l’ignorance, puis l’action formatrice, celle qui met tout en place. Et nous voilà maintenant au niveau de l’existence. Tout s’est assemblé et nous sommes sur le point de produire la naissance suivante. Le temps qui précède la mort est considéré comme étant particulièrement puissant, car il détermine l’aboutissement réel de notre vie.
Après l’existence, il y a la naissance. La vie suivante, la vie C, naît de la situation où nous nous trouvons, quelle qu’elle soit. Nos actes nous ont fait naître parmi d’autres êtres qui ont un karma similaire. De quoi cette naissance est-elle le fondement ? Elle constitue la base de la souffrance.
Le dernier nidana est le vieillissement et la mort. Il ne s’agit pas ici du vieillissement au sens où les cheveux grisonnent ou que l’on prend du poids. Aussitôt que l’on naît, on commence à vieillir. La naissance est une expérience douloureuse, et entre la naissance et la mort, nous faisons l’expérience de la souffrance. La mort est la fin de ce continuum.
Se rendre compte de la manière dont les douze nidanas surgissent de façon interdépendante constitue un processus qui éclaire notre propre ignorance. Contempler ne serait-ce qu’un nidana au cours de notre méditation quotidienne nous procure un moyen tangible et profond de comprendre la manière dont fonctionnent l’esprit, le soi et les phénomènes. Cela nous aide à nous rendre compte des tendances habituelles qui influencent nos actes depuis très longtemps, comme par exemple penser que le soi est réel.
La compréhension des nidanas nous aide dans notre rapport avec l’environnement, qui est créé par le jeu continuel des interdépendances internes et externes. Lorsque nous figeons ou fixons les choses, notre conscience méditative nous encourage à prendre du recul et à nous demander : « Comment est-ce que j’évolue à travers le temps et l’espace ? De quelle manière suis-je en train d’influencer mon environnement et comment m’influence-t-il ? » En sachant comment nos actes créent le futur, nous pouvons choisir les graines karmiques que nous voulons arroser.
What Turns the Wheel© Sakyong MiphamShambhala Sun, juillet 2010.© Les Traductions Manjushri, France, juillet 2010.http://manjushri.shambhala.fr
Pour soutenir la Journée de la Terre du 22 avril 2009 et l'action du groupe de travail 'Toucher la Terre' du Conseil du Sakyong, le Sakyong nous adresse le message qui suit.
Protégeons la Terre
Appel à la contemplation et à l'action à propos du changement climatique
Notre précieuse planète et les innombrables êtres qui y vivent sont confrontés à une crise sans précédent. C’est un ensemble de situations très difficiles pour l'humanité toute entière qui est à l’origine de la menace croissante pour l'environnement et le climat planétaires. Nous perdons de plus en plus rapidement nos liens avec la nature sacrée de notre monde. Cette tragédie nous affecte de multiples façons, mais ce qui est au coeur de cette situation, c’est une crise de l'esprit. Nous faisons du mal à notre planète et à nos congénères parce que nous perdons contact avec la bonté fondamentale de notre propre être.
Cette perte de contact avec notre bonté fondamentale primordiale est amplifiée par des possibilités technologiques et industrielles sans précédent, une croissance démographique spectaculaire et les énormes inégalités que nous constatons partout dans le monde.
Aussi désastreuse que soit cette situation, il est encore possible de changer de cap. La Terre nous appelle à la protéger et à redevenir fondamentalement sains d'esprit. Nous devons tous répondre à cet appel en retrouvant une approche de profond respect de notre environnement et qui préserve nos ressources naturelles menacées.
Nous pouvons tirer parti à la fois des méthodes traditionnelles et des avancées technologiques innovantes fondées sur un art de vivre en harmonie avec l'intelligence fondamentale de la nature. Mais cette crise planétaire ne peut pas déboucher sur une nouvelle façon de vivre si nous nous reposons sur les attitudes et les habitudes mêmes qui nous ont menés au bord de ce gouffre effrayant. Agir ainsi ne ferait, malgré toutes nos bonnes intentions, que renforcer la dégradation et l'inégalité générales.
Cette situation critique nécessite une transformation complète de notre manière de vivre – une transformation de nos attitudes sous-jacentes, de notre façon d'envisager la société humaine, de notre relation avec la planète Terre et l'ensemble de ses habitants. Mon père, Chögyam Trungpa Rinpoché, maître de méditation tibétain renommé et fondateur de Shambhala, avait prévu ce tournant de l'histoire humaine. Ses mots sonnent d'autant plus juste : "Lorsque les êtres humains perdent leur lien avec la nature, avec le principe du ciel et de la terre, ils ne savent plus comment nourrir leur environnement ou comment régner sur leur monde … la guérison de notre société va de pair avec celle de notre lien personnel, au niveau des éléments, avec le monde phénoménal."
D'après la tradition Shambhala, c'est précisément à une époque sombre comme celle-ci que la sagesse inhérente de l'univers se fait sentir. Il est temps maintenant de puiser dans l'inspiration des traditions de sagesse de l'humanité. Elles nous rappellent toutes le caractère sacré et unique de la vie, l'interdépendance de tous les êtres et les lois inexorables de cause et d'effet. Ces enseignements sont on ne peut plus pertinents pour ce qui s'impose impérativement à notre collectivité : la création de sociétés éveillées et durables.
Je suis très heureux de voir que, dans le monde bouddhiste, la réflexion sur la manière dont cette tradition peut éclairer ce but commun s'approfondit de plus en plus. C'est maintenant que nous devons puiser dans le pouvoir que nous apportent nos diverses disciplines, cultures et sociétés, afin de cultiver la dignité, la confiance et l'intrépidité nécessaires à la protection de notre Terre. Ce faisant, nous pouvons aider l'ensemble de l'humanité à retrouver le lien avec sa bonté fondamentale primordiale, transformer notre relation avec le monde sacré et trouver l'inspiration de faire des choix sains, de promouvoir un leadership plein de compassion et d'agir avec sagesse sans tarder.
Le Sakyong Jamgön Mipham Rinpoché Halifax, le 19 avril 2009. © Les Traductions Manjushri, France, avril 2009.
http://manjushri.shambhala.fr
Par le Sakyong Mipham Rinpoche
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Le Soleil de la Bonne Humeur
Par le Sakyong Mipham Rinpoche
Récemment j’ai demandé à un ami lama tibétain : « A ton avis, qui sont les plus heureux – les nomades du Tibet ou les gens que tu as rencontrés en Amérique ? » Il m’a répondu que puisque l’Amérique est connue pour sa richesse et sa technologie, au début il était persuadé d’y trouver des gens plus heureux et plus joyeux. Mais, passé le stade initial d’admiration devant les accomplissements de l’Occident, il a commencé à voir les gens pour ce qu’ils sont, et pour lui il n’y a pas de doute : les simples nomades du Tibet sont plus heureux et d’humeur plus gaie.
En tant que peuple, les Tibétains semblent effectivement très enjoués. Doivent-ils leur gaieté au fait de vivre dans une culture rurale ou faut-il l’attribuer à leur pratique des enseignements bouddhistes de la méditation ? Dans les deux cas, je pense que leur gaieté a quelque chose à voir avec la simplicité. La simplicité nous permet de faire l’expérience de notre esprit à l’état brut et sans voiles. D’après ma propre expérience, un des aspects les plus réjouissants et importants de la pratique et de l’étude des enseignements bouddhistes est que nous commençons à faire confiance à notre esprit et à découvrir sa bonté inhérente. Il en résulte un sentiment de gaieté et de bonne humeur.
La plupart des gens pensent que la gaieté est une humeur qui apparaît dans notre vie pour des raisons aléatoires – une bonne journée, une fête d’anniversaire ou le simple plaisir de se retrouver entre amis. Même si nous ne la ressentons pas toujours comme un courant permanent de notre existence, nous apprécions la gaieté, et sa manifestation nous réjouit. Certes notre culture nous encourage à paraître de bonne humeur. On a parfois l’impression d’y être forcé, ce que personne n’apprécie. On se pare d’une couche de gaieté, en espérant que personne – nous y compris – ne s’apercevra qu’on n’est pas heureux. Ensuite il nous en faut plus. Par exemple, on mange jusqu’à en avoir mal au ventre, ou alors on s’attache tellement à son partenaire que la relation se défait. Parce qu’elle n’est pas authentique, ce genre de gaieté est difficile à entretenir, comme si on voulait cacher une blessure profonde.
D’un autre côté, parfois on se retient d’être de bonne humeur. On croit qu’on s’épargnera le sentiment de tromperie ou de bêtise lorsque la gaieté cessera, inévitablement. On est convaincu qu’il vaut mieux être sur la défensive. La vie reprendra toujours son visage hideux et douloureux. Quand quelqu’un essaye de nous réconforter alors qu’on ne le veut pas, cela nous met encore plus en colère. Dans ces circonstances, et à cause de la nature inconstante de nos humeurs, on a du mal à comprendre que la gaieté est en réalité une qualité inhérente de l’esprit.
Dans la tradition méditative, la gaieté est considérée comme l’expression naturelle, harmonieuse et saine de notre soi le plus authentique. En tibétain on appelle cela dekyi – énergie joyeuse, heureuse. Quelqu’un qui est de bonne humeur, sans se forcer, a un air prometteur et un abord léger et frais. Ce genre de gaieté aide notre esprit à aller de l’avant, au-delà de la distorsion et des affres des émotions.
La gaieté découle naturellement de la méditation. C’est une qualité spacieuse qui se crée dans l’esprit. Lorsqu’il y a de l’espace dans l’esprit, il se détend et on ressent une joie toute simple. On fait l’expérience de la possibilité de vivre une vie où on n’est pas constamment exaspéré par les émotions, la discursivité et les concepts sur la nature des choses.
Le manque de gaieté authentique est le résultat d’une claustrophobie dans notre esprit et notre cœur. Il se passe tout simplement beaucoup trop de choses ; on se sent submergé et à cran. On avait cru comprendre que la vie devait apporter le bonheur et voilà qu’on y comprend plus rien. Plus on veut faire coller la réalité à nos fantasmes de bonheur, moins on est heureux, et plus notre esprit semble chaotique.
Sur la voie de la méditation on tient compte des rigueurs de la vie, et on les tempère sans cesse avec de la gaieté, non pas par ignorance mais par sagesse. La contemplation de la vérité de la douleur et de la souffrance ne conduit pas à la dépression. Cela nous aide plutôt à apprécier ce que nous avons, c’est-à-dire la nature de bouddha. Nous sommes, tous, naturellement bouddha, «éveillés». Savoir que nous sommes tous naturellement éveillés nous met en joie. A une époque sombre comme la nôtre, où nous nous sentons encore plus accablés et anxieux, nous devrions plus que jamais contempler notre vraie nature. Cela peut nous réconforter à n’importe quel moment. Malgré les hauts et les bas de notre vie, nous sommes des êtres fondamentalement éveillés, doués d’une aptitude naturelle à la compassion et à la sagesse. La bonne humeur est dans notre nature. Cette gaieté est plus profonde que les conditions temporaires. Il n’est pas indispensable que la journée soit ensoleillée pour que nous soyons de bonne humeur.
On peut compter sur des expériences aléatoires pour se rappeler ces vérités, ou bien s’y prendre d’une façon plus systématique en pratiquant la méditation tous les jours. En pratiquant la méditation, on encourage cet état naturel de gaieté. La méditation ne doit pas nécessairement s’envisager comme une activité morne et lugubre ; on peut l’envisager comme être juste assis là, dans la bonne humeur. La technique a pour but de développer la clarté, la force et la flexibilité de l’esprit. En entraînant notre esprit à plus de malléabilité et de force, on apprend à se détendre, à se décontracter, on peut alors changer d’attitude en un instant. La force et la flexibilité de l’esprit sont les causes et les résultats de la joie.
En se levant du coussin de méditation, on peut continuer la pratique de la bonne humeur en l’intégrant à notre journée. Lorsqu’on est sur le point de sombrer dans la dépression ou de se laisser aller à la discursivité, on peut envisager la gaieté et la bonne humeur comme une ressource inépuisable qui nous ouvre la possibilité d’aller de l’avant dans n’importe quelle situation, plutôt qu’en être victime.
« Gardez toujours uniquement un esprit joyeux » est un célèbre slogan d’un grand pratiquant bouddhiste du nom d’Atisha, qui a élaboré un grand nombre de slogans pour entraîner l’esprit. Déjà au 11e siècle, être de bonne humeur était une voie méditative. Cette voie et cet entraînement doivent être ancrés dans la réalité. La réalité c’est que, sous toutes les oscillations de nos désirs et sous tous les rêves par lesquels nous voulons nous faire croire à la quête de formes temporaires de bonheur, notre esprit est clair et joyeux.
La gaieté n’est pas une obligation permanente, car il y a des moments où la joie n’est pas la réponse appropriée à ce qui est en train de se passer. Il est évident que face à un blessé ou un malade, réagir gaiement serait une preuve d’insensibilité.
Être de bonne humeur ne signifie pas non plus se comporter constamment en pom-pom girl. On peut aussi prendre plaisir à rester simplement assis à ne rien faire. Aller faire une promenade ou manger un fruit peuvent être des expériences de plénitude. Il n’est pas nécessaire d’apporter sans cesse la preuve de notre gaieté ; elle se manifeste simplement et naturellement. Nous sommes heureux d’être en vie. Avoir plus d’argent ou avoir plus à manger ne remplacera jamais ce sentiment fondamental de plaisir et de joie.
Au Tibet on dit : « La joie d’un roi n’est pas plus grande que celle d’un mendiant. » Ce qui est important, ce n’est pas ce que l’on possède, mais ce que l’on apprécie. Cela signifie que l’expérience de la joie authentique ne peut être achetée ou vendue. Ce qui la rend réellement joyeuse, c’est que nous sommes libres de la fixation et de l’attachement ; nous n’avons plus besoin de quelque chose d’autre pour nous rendre heureux. Nous pouvons nous baigner librement dans le rayonnement naturel de notre esprit. C’est cela, l’équanimité de la bonne humeur authentique, ni plus ni moins.
The Sun of Cheerfulness © 2003 Mipham J. Mukpo. Shambhala Sun, septembre 2003
© Les Traductions Mañjushri, France, février 2007.
http://manjushri.shambhala.fr
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